«Cette fascination qui attire les foules devant les requins mangeurs d'hommes et, au zoo, les fait graviter autour des grandes fauves à l'heure des repas, on peut la qualifier de "macabre", mais le mot ne rend pas justice à notre besoin compulsif d'explorer les limites de l'humain en vivant par procuration des éxperiences de mort, de déstruction, de souffrance. De nos jours, dans le monde civilisé, ce sont des récréations interdites, baignées de cette aura de clandestinité un peu crasseuse qui s'attache d'ordinaire aux revues pornographiques. »
/////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////// S I G N A L 9 1 1
- 22h48 -
_______La sonnerie du standard retentit, stridente.
- 911, à votre écoute - dit l'hôtesse en décrochant, d'un ton calme.
A vrai dire, elle ne s'attend pas à grand chose. En hiver, ici, les gens ont tendance à appeler le 911 pour n'importe quoi. Y compris une angine.
Pourtant, cette fois-ci, ce fut différent.
- Allô... Allô... ? Je vous en supplie, aidez-moi...
La voix féminine est cassée par l'angoisse.
Des parasites crépitent sur la ligne, coupant ses phrases par intermittence.
- Calmez-vous, mademoiselle. Qu'est-ce qui se passe ? Où êtes-vous ?
- Je... venez vite... par pitié... Ils...
- Où êtes-vous ?
L'hôtesse entend un bruit sourd, peut-être une porte qui claque. La voix s'est faite saccadée, se transformant en un murmure de terreur. Jamais elle n'a entendu pareil ton haché, suppliant.
- Zone industrielle... secteur quatre... s'il vous plaît...
Il y eut un grésillement d'ondes parasites. La réception est mauvaise.
Quelque chose à l'autre bout du fil semble tomber.
- Mademoiselle ?
Bip, bip, bip - lui répond le combiné. La liaison fragile a été rompue. L'hôtesse ne s'autorise que quelques millièmes de secondes de surprise.
Ici, chaque minute compte.
Elle appuie sur un interrupteur de la console.
- 23h00 -
- Secteur quatre. Je répète, secteur quatre.
- Bien compris. Nous y allons.
La voiture de flics n'a pas pris la peine de se parer de ses sirènes. Patrouillant près du quartier de Green Temple, situé en bordure de la Z.I, les agents Burke et Cahill furent contactés par le Central à 22h52. Le 911 signalait un appel en provenance du Secteur 4 de la friche industrielle.
- Il est vaste, le secteur quatre - gromelle Burke en reposant le réceptacle de la radio.
Cahill gare la vieille Dodge près des grilles de l'usine de lino, désaffectée lors de la grande dépression. Le maire a promis de la démolir, mais les ouvriers ne sont encore jamais venus et le panneau "Défense d'entrer" pend tristement sur les grillages rouillés. L'usine dessine ses tuyaux gigantesques en filigrane derrière les mailles lâches. L'hiver a jeté un froid glacial sur la nuit, et le décor industriel semble s'être cristallisé.
- On va commencer par là - déclare Cahill, une lampe torche à la main, en resserrant son blouson autour de lui.
Il gèle sévère. Une épaisse buée sort de leurs bouches, vaporeuse à l'instant.
- Va appeler une ambulance, on ne sait jamais. J'm'occupe de ce putain de cadenas.
Obéissant, Burke court à la voiture, heureux de se glisser dans la tiédeur de l'habitacle, ne fut-ce que pour quelques minutes.
Cahill, le plus ancien des deux, se démène avec le lourdaud cadenas du portique. Ceinte d'une chaîne décrépie, la serrure cadenassée s'écaille de rouille.
Aucune trace ne montre qu'elle a été forcée récemment.
L'agent y glisse un court canif tout en se demandant ce qu'une nana pouvait bien foutre dans l'usine par cette nuit de janvier. Sûrement une junkie.
Vermine...
Mais on ne doit en aucun cas ignorer un appel à l'aide ; jamais.
La lame du canif finit par faire céder le mécanisme rudimentaire du cadenas. L'attache de celui-ci saute, dans une éclaboussure de poussière métallique.
Cahill pousse le portail des deux mains, et les panneaux grillagés s'ouvrent en gémissant. La chaîne dégringole et tombe au sol avec un bruit sourd.
Burke clopine vers son supérieur, les joues rosies par la morsure du froid.
- J'ai appelé le Skeleron General Hospital. Ils nous promettent une Medic Alpha d'ici quinze minutes...
- Le Skeleron General ? - Cahill hoche de la tête comme pour présenter ses condoléances - La seule fois où j'ai vu un de leurs médecins à l'oeuvre, j'ai compris qu'un hamster armé d'une scie sauteuse ferait du meilleur boulot... Enfin... Allons-y. Ils franchissent les grilles non sans appréhension.
___________L'éclairage, engangué par le givre qui fondait sur les circuits chauds, fonctionne mal. Certains coins de l'usine trapue qui étale ses locaux sur des centaines de mètres, sont plongés dans le noir total. Des containeurs, des caisses abandonnées, gisent près des murs tels des épaves incongrues. Une dizaine de rouleaux de lino moisi s'entasse à côté de poubelles gigantesques, exhalant une odeur putride d'ordures oubliées.
- Charmant - commente le jeune Burke dans sa barbe.
Une main posée sur le holster de sa hanche comme pour se rassurer, il essaie de ne pas trop traîner derrière Cahill.
Celui-ci tient son Smith & Wesson .38 prêt à l'emploi, collant sa lampe torche sur le canon de l'arme comme s'ils ne faisaient qu'un.
Une grosse mouette - l'éboueuse des friches délaissées - auparavant occupée à trifouiller un sac troué au sol, s'envole avec un cri déchirant.
Burke la suit des yeux, nerveux.
Un rat détale non loin, dans un petit crissement de griffes. Il se réfugie en dessous d'un vieux camion à la remorque accolée à un terminal de déchargement, dont le store pend de travers, cassé faute d'entretien.
Cahill contemple les bâtiments hérissés de passerelles et de cuves tortueuses, comme évaluant le périmètre blanchi de givre.
- C'est trop grand - gromelle-t'il - Il nous faut des renforts. Burke ?
- Compris, chef.
Burke décroche son talkie-walkie et appuie sur le canal du Central. La réception est mauvaise, brouillée par des chuintements stridents, indistincts.
Il jure à voix basse.
- Ici... tral... - crache la radio au milieu des parasites.
Burke soupire. Il frissonne, malgré l'épaisseur de son blouson de flic.
- Ici les agents Cahill et Burke. Nous aurions besoin de renforts dans le secteur quatre, celui de l'usine de lino...
Il doit répéter plusieurs fois pour se faire comprendre. Sa voix est périodiquement submergée de parasites grésillants.
- ... tral... bi... reçu... voyons... forts.
- Merci, Central.
Burke range son talkie-walkie en soupirant. Il voit alors que Cahill s'est éloigné, inspectant les lieux miteux. Il s'empresse de le rejoindre, heurtant involontairement la pile de linos défraîchis.
Les rouleaux dégringolent au sol.
_____Cahill se retourne, alerte.
Burke hausse des épaules.
- Ils nous envoient des gars.
- Bien... Nous avons du boulot.
Transis de froid, ils marchent le long du mur.
Celui-ci a jadis été peint d'une couleur verte, mais elle a disparu sous une couche de crasse. La peinture s'écaille telle une peau lépreuse.
Un vieux panneau vissé indique que l'entrée de service se trouve à une vingtaine de mètres. Ils les parcourent.
Le béton dallé sous leurs pieds est recouvert d'un étrange mélange de détritus - canettes, vieux magazines, journaux déchirés, boîtes de conserve et autres ordures.
Avant que les autorités civiles de la ville ne clotûrent l'usine, celle-ci a servi à de nombreux squats. Certains l'ont même transformé en dépotoir provisoire.
______________Une machine à laver défoncée achève sa retraite de rouille près d'un container à déchets renversé. Les yeux de Burke s'attardent sur un graffiti mal exécuté qui noircit le mur craquelé, près de l'entrée de service, située dans une dépression du bâtiment tentaculaire.
L'horizon leur est coupé par un renforcement de l'usine, une entremêlée de gros tuyaux d'évacuation s'enfonçant dans le sol, passant entre deux grilles rectangulaires. Il fut un temps où une épaisse vapeur nauséabonde pulsait de ce cloaque, mais dans le trou protégé de plaques de maille ne clapotte désormais que l'eau de pluie croupie.
_______________Les portes battantes de l'entrée pendent sur leurs gonds, comme défoncées par un coup de bélier monstrueux. Le sol est jonché de débris de verre qui craquent sous leurs bottes.
Les entrailles du bâtiment ne sont que ténèbres. Une légère puanteur de moisi coule de l'ouverture. Balayant l'entrée du faisceau violent de sa lampe, Cahill peut y apercevoir une rangée de casiers fracturés.
Une porte métallique gît par terre.
____________Des affichettes de service, arrachées des murs, sont autant de feuilles mortes jonchant le linoléum tâché et retourné par endroits.
- Y'a quelqu'un ? - s'écrie Cahill.
Sa voix forte meurt dans un écho assourdi.
Burke se sent vraiment mal à l'aise. Il y a quelque chose de malsain dans cet endroit, il le sent sans pour autant parvenir à l'identifier.
Les relents de bois moisi, de béton humide et de pourriture lui chatouillent les narines.
- Vous croyez qu'elle est où ? - interroge-t'il, baissant la voix malgré lui.
Tout en s'avançant plus près de l'entrée sombre, Cahill lui répond qu'il n'en a aucune idée.
- Ce n'est peut-être qu'une putain de junkie... Elle s'est trop piquée et agonise dans un coin... - siffle Cahill.
Il a une sainte horreur des toxicomanes, c'est bien connu à la brigade. Quand ils furent à l'intérieur, un courant d'air abat une porte branlante contre le mur avec fracas.
_________Burke ne peut s'empêcher de sursauter et Cahill se moque de lui, le traitant de bleu trouillard. Ce qu'il est probablement, au vu des trente ans de service de son équipier.
La lumière de leurs lampes dessine des rondes disparates, révélant des murs tâchés d'humidité froide. Les tuyaux qui courent au plafond ont été rongés par la rouille depuis longtemps, et l'eau goutte par leur dentelle métallique avec de gros flocs.
_____Cahill met le pied dans une flaque nauséabonde et jure à haute voix.
- Y'a quelqu'un ? Où êtes-vous ? Police... Nous venons vous chercher...
Sa voix reste sans réponse.
Une odeur doucereuse règne ici, un mélange d'oeufs pourris et de sucre humide. En franchissant le premier tournant, les deux agents ont la surprise de découvrir qu'au plafond, un seul halogène de la rangée fonctionne encore. ]Sa lumière tremble tel un spot, plongeant le couloir délabré dans un clair obscur clignotant, grisâtre.
- Ohé ? Vous êtes là ?
Le grésillement de l'halogène défectueux emplit l'espace, zonzonnant.
Des feuillets tâchés parsèment le sol au revêtement racorni. Poussée par un courant d'air, une canette de soda usagée roule près des bottes de Cahill.
Une porte grince quelque part au fond.
- Si vous nous entendez, montrez-vous.
Une lueur bleutée, lointaine, balaie le sol derrière eux, jetant un éclat spectral sur les divers détritus. Burke se retourne, soufflant de soulagement.
- L'ambulance est là - déclare-t'il en scrutant ses arrières.
Au fond du secteur bétonné se découpe la silhouette trapue de la Medic Alpha, les gyrophares dehors. Il voit les infirmiers sortir un brancard, prévoyants. Il leur adresse un signe depuis l'entrée, mais ils ne l'aperçoivent pas.
Burke retourne auprès de son équipier.
Cahill est toujours figé au tournant du couloir, arme et torche au poing.
Ses yeux sont fixés au sol.
- Regarde - dit-il à Burke.
Et Burke voit. Dans le tremblottement de l'halogène, on les aperçoit à peine. Sur le linoléum crasseux sont imprimées de légères traces de pieds.
_________Nus.
On voit clairement les empreintes des orteils. Les traces sont fines, profilées. Des pieds de jeune femme. Les empreintes sont maculées de sang.
- Bon Dieu - souffle Burke.
Il sent ses doigts se crisper légèrement sur la crosse de son Smith & Wesson.
- C'est rien - le rassure Cahill de sa voix posée - Elle s'est juste écorchée. C'est plein de saloperies, ici.
- Ouais, et bah, allons la chercher et allons nous-en... Cet endroit pue la mort...
Cahill hoche de la tête pour signifier qu'il comprend.
Essayant de respirer par la bouche pour ne pas inhaler l'infection aigre-douce qui sévit ici, ils avançent dans le couloir, se collant aux murs roides.
_________________Le blouson de Burke racle douceureusement le mur, y arrachant des lambeaux de peinture molle, tels des pelures d'orange.
Les papiers graisseux voltigent au sol, se traînant sur le lino sale dans un froissement. La porte au fond du couloir claquait par intermittence.
Les traces de pas écarlates s'y dirigent.
________________Burke sent un filet de sueur lui couler sur la nuque. Quelque chose dans cet endroit lui fout la nausée. C'est peut-être l'odeur de vinaigre périmé, ou le froid qui s'insinue sous son blouson tel un cafard.
La porte se trouve juste devant eux, entre deux embranchements du couloir. Une faible lueur provient du tournant de droite. C'est probablement une de ses lampes veilleuses protégées par une maille d'acier, que les usines installent au ras du sol.
Il est étonnant de constater que l'électricité n'a pas encore été coupée, après tout ce temps. A y penser, l'usine possède sûrement un groupe électrogène indépendant, à moitié fracassé peut-être, mais qui fournit du courant à une petite partie du bâtiment.
_______Telle est la pensée de Burke.
La porte, à l'étroite vitre opaque de crasse jaunâtre et au contre-plaqué bosselé claque à nouveau. Puis les deux agents voient nettement la poignée s'abaisser, et la porte claque une ultime fois, fermée par le percutoir de la serrure. Le choc sur le landau est brutal, une fine couche de plâtre s'entrepose au sol après avoir voltigé dans l'air glacial.
Un casier métallique a été renversé à leur gauche. Cahill s'approche de la porte, portant la main sur la poignée tordue.
Un rat couinant bondit par dessus le casier evisceré, se cognant dans ses jambes. Burke est resté en retrait, surveillant l'environnement d'un oeil anxieux.
Son équipier pèse sur la poignée, mais le panneau de faux bois refuse de s'ouvrir, butant sur un objet lourd. C'est comme si on l'avait poussé là pour les empêcher d'entrer.
______Le regard de Cahill tombe sur sa droite
Le couloir s'enfonce dans un nouveau coude mal éclairé. Et là, juste à côté d'un empilement de vieilles caisses parsemées de dossiers moisis, c'est...
- Hé ! - s'exclame Cahill - Qu'est ce que c'est que ça ?
Il lâche la poignée et fait quelques pas en avant.
Ici, la puanteur se fait plus forte, malsaine, vénéneuse.